DENNIS LEHANE Ce monde disparu

3 Dec 2015

 

Dennis Lehane c’est juste le monsieur qui a vendu des brouettes et des brouettes de livres, dont certains ont été adaptés au cinéma par de grands noms...

 

... sont devenus des références, ou du moins des cartons au box office. Shutter island, Mystic river pour ne citer que les plus connus d’entre eux.

 

Toujours est-il qu’avec cette dernière livraison, Dennis termine sa trilogie sur le monde de la mafia, les rituels de ces hommes d’un autre temps, qui en pleine seconde guerre mondiale, continuent de ne suivre que leurs propres règles envers et contre tous, y compris eux-mêmes…

 

Ce pavé de 347 pages grand format est tout ce que nous détestons et aimons à la fois, pour notre plus grand malheur, notre plus grand bonheur, puisque nous l’avons tout de même lu, et qu’une toute petite voix pourtant, nous disait de ne pas lâcher l’affaire, même si nos sens carillonnaient à tout va.

 

Détestons, car ce cher Dennis use et abuse des ficelles qui ressemblent alors à des cordes, énormes, monstrueuses de plis, de ramifications affligeantes, de vérités surannées, d’effets de manche, de tournures stylistiques qui nous éprouvent, ou éprouvent tout simplement notre bon sens de lecteur. En clair il a une fâcheuse tendance à en faire des caisses et à faire surtout que cela se voit ; et allons-y franchement dans la prolifération de personnages inutiles, de programmes narratifs secondaires qui permettent de remplir des pages et des pages de texte, en dispensant à peine une pensée par ci, une couleur par là, une référence historique, hélas toute wikipidienne.

 

Nous avons le désagréable sentiment de faire corps avec la bonne vieille ménagère américaine de moins de cinquante cinq ans, full option white-trash, dont ce cher Dennis, en vieux roublard qu’il est, prend le plus grand soin ! Et retournons-y gaiement avec le frisson grande surface, la pointe d’érotisme bon marché, la pincée de pathos en promotion, le soupçon de tragédie grecque soldé, la prise de conscience métaphysique du rayon surgelés.

 

Mais alors pourquoi continuer de s’acharner à lire, ce monde disparu ?

 

Si nous avons, dès les premières lignes, cordialement détesté cette emphase embarrassante, nous avons paradoxalement apprécié de pouvoir nous reposer sur la fluidité de l’écriture, son rythme de croisière qui permet aux personnages de s’installer progressivement, durablement dans la narration. Nous avons adoré qu’au fur et à mesure que les pages se tournent, chacun d’entre eux puisse abattre la carte qu’il est censé jouer, fredonne sa partition telle qu’elle est, telle qu’elle devait être, sans faux jugement, ni faux semblant.

 

Dans un contexte éminemment violent, où les règles ne sont qu’illusoires puisqu’elles tiennent tout autant du pouvoir que d’un règlement de comptes inopportun, Dennis Lehane tisse malgré tout, malgré nous, sa toile. Il se joue de nos préjugés, comme il se joue de nos certitudes, tordant au passage les croyances qui pourraient encore affecter notre regard. De ne pas faire de ces hommes rugeux, des monstres, de ne pas les figer dans leurs costumes trois pièces de méchants, mais de les dépeindre avant tout comme des êtres humains cabossés, des enfants qui n’auraient pas vraiment grandi, lui permet de nettoyer leurs âmes maudites, en leur offrant des oripeaux dignes de ce nom.

 

Bizarrement, les profils psychologiques de Joe, Rico, Theresa, Dion, pourtant aux antipodes de ce que nous sommes, de ce que nous ne pourrons jamais être, finissent par résonner en nous. Et alors que nous commençons à éprouver un soupçon de sympathie, d’affection envers Joe et toute sa clique de malfrats, les pages à mesure que nous nous rapprochons du dénouement, se teintent de rouge. Sang.

 

Le rythme s’accélère, les mots se mettent à virevolter, notre respiration se fait plus saccadée, plus courte et tandis que les balles se mettent à siffler tout autour de nous, c’est à peine si nous percevons le paradigme tout shakespearien qui se joue sous nous yeux. D’un côté le chaos remplit subitement chaque phrase, chaque interstice, chaque mot du récit, tandis que de l’autre, les acteurs principaux de cette tragédie semblent se mouvoir au ralenti ; ils paraissent en effet, magiquement portés par leur propre destinée, alors même que les ténèbres se referment sur chacun d’entre eux. Sur chacun d’entre nous.

 

Les dernières pages s’avèrent douloureuses, criantes de vérité, elles finissent littéralement de nous achever. Un sirop au goût amer coule dans l’arrière-cour de notre gorge, tandis que cette langue devenue étonnamment épaisse peine à se frayer un chemin, à déglutir. Et devant cette mer à peine irréaliste, ces vagues ténébreuses, nos empreintes de pas dans le sable nous trahissent. Nous nous sommes bel et bien perdus… pour notre plus grand bonheur !

 

Il faut toujours écouter la petite voix, toujours…

 

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