BILL CHENG   River Blues

25 Sep 2015

Le blues, ça nous colle comme une mauvaise fièvre.

 

C'est une histoire d'homme, c'est l'Histoire des Hommes...Des jours de pluie qui gonflent la terre comme une éponge.

 

Des digues qui cèdent, libérant un fleuve de son carcan de terre et de sable. Des centaines de kilomètres carrés submergé, des milliers d'hommes, de femmes, d'enfants et de vieillards noyés, dont les corps boursouflés et lavés jusqu'à l'os remontent à la surface, plusieurs jours après l'inondation.

Des centaines de rescapés qui ont survécu, nous ne savons pas trop comment ; le destin avancent certains, la chance également, peut-être....

 

Au milieu de ceux-ci apparaît une famille, le père, la mère et Robert, leur fils, un enfant. Il s'en sont sortis, secourus par un homme sur une barque qui les conduira, après les avoir détroussés, vers un camp de rescapé....

 

Une fois là-bas, au milieu de la misère, au milieu de ceux qui ont tout perdu, avec une mère presque catatonique suite au décès de son fils aîné, lynché pour avoir eu l'outrecuidance de fricoter avec une blanche, Robert est vendu à une Madame Claude par son père. Celui-ci, ravagé par cette lame de fond qui ne cesse de le ramener vers des profondeurs de désespoir, avouera :« j'ai prié pour que quand [Robert] serait plus grand, il comprenne que si l'unique enfant qui [lui] restait le détestait, qu'il le déteste pour sa faiblesse et non pour son amour. »

 

Pour Robert, dès lors, la vie ne sera plus que boue et pluie, celle-ci n'arrivant jamais à laver sa peau et son âme de leurs tourments. Le blues l'habite de fond en comble, un blues aussi intense que l'amour physique qu'il découvrira dans les bras d'une prostitué, aussi puissant que l'instinct de survie, aussi récurrent que le combat contre ses démons et son passé.


En parlant de démons, tous les fantômes du blues hantent ces 400 pages. Nous y croisons ceux de Robert Johnson, Blind Lemon Jefferson, Muddy ("boueux") Waters and so on...à travers une écriture musicale bien que paradoxalement poisseuse, vénéneuse.

 

Le malaise suinte de chaque page, nous embourbe dans la fange de l'existence, tout en espérant une happy-end qui n'existe jamais réellement. Chaque page tournée est un hectolitre de larmes à essuyer sur nos joues crasseuses, sur lesquelles de fins sillons évoquent les lignes de vie de la main. ou chaque ligne de vie fait elle-même référence à un afflux de souvenirs chargés d'amertume et de désespoir.

 

Bill Cheng, pour son premier roman, ne laisse aucune place à la lumière.

Biberonné au blues, à cette musique viscérale, chant des opprimés et des miséreux/misérables, il réussit l'exploit de transcrire en mot une musique ancestrale, venant des tripes et du cœur des hommes épris de liberté. Elle devient alors notre, celle de tout un chacun ayant eu un jour ou l'autre, des épreuves à affronter.

 

Loin de nous l'idée de croire que nous sommes des esclaves ou des prisonniers, tels que le furent les noirs américains au début du vingtième siècle, mais force est d'admettre qu'enfin, nous comprenons la vérité sur leur calvaire.

Jamais livre n'a aussi bien porté son nom.

 

River blues (aux éditions Rivages) rivière de la vie qui s'écoule, blues comme la merde que nous ne cessons de bouffer jour après jour, après jour, après jour...

Un livre essentiel, ni plus ni moins...

 

 

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