JOYCE CAROL OATES Paysage perdu

24 Nov 2017

Paysage perdu, celui de la mémoire qui ne nous revient que par épisodes, est le titre du récit de Joyce Carol Oates, parut aux éditions Philippe Rey. Dans ce récit, condensé de titres parus dans diverses revues américaines et compilés (et augmentés, revus) dans ce bouquin, qui pourrait être un roman s'il ne s’appuyait sur ces éléments autobiographiques, Joyce Carol Oates revient sur son parcours.

Parce que cette femme est une conteuse hors pair, elle nous expose sa vie, l'intimité de son foyer, comme si nous faisions partie de la famille. Bien entendu, elle l'avoue elle-même au fil des pages, ces souvenirs son parcellaires. Elle s'appuie sur des photographies d'époques, sur des mots lus ou entendus de la bouche de ses parents pour recomposer l'histoire de sa vie, sans pathos, mais avec une acuité et une franchise sans fard.

Elle nous parle, entre autre, de son poulet favori, "
Heureux Le Poulet", à travers le regard du-dit volatile (génialissime point de vue et exercice de style), de sa grand-mère qui l'a initié au plaisir de la lecture et, un peu plus tard, de l'écriture en lui offrant une machine à écrire, de sa sœur autiste, de son père, un artiste en puissance que les responsabilités ont conduites à abandonner les études trop tôt. Elle nous parle de sa rencontre avec son premier mari, et effleure du bout des touches de son clavier la mort de ce dernier, d'une pneumonie.

Et puis elle nous parle d'écriture, de ses études d'anglais, épisode douloureux où la lecture de classiques dont elle étudiait l'histoire (et non pas forcément le contenu) la fit perdre, un temps, le fil de l'écriture. Fort heureusement, une fois son diplôme obtenu, elle s'y remit avec force et enthousiasme, ce qui l’entraîna à écrire une bonne trentaine d'ouvrages.

Mais au delà de ses souvenirs, c'est tout le processus l'ayant conduit à devenir écrivain qui transparaît à travers ces fragments de vie. Comme mentionné, ci-dessus, sa grand-mère paternelle n'y est pas étrangère. Amoureuse des lettres, elle avait offert à
Joyce Carol, enfant, un abonnement à la bibliothèque. La jeune fille y découvrit rapidement la littérature dite adulte qui la fascina et l'inspira (elle garde également un souvenir ému d'une de ses premières lectures, celui d'Alice au pays des merveilles, qui la porta de longues années).

En exposant ainsi sa vie, qu'elle juge peu intéressante, elle nous amène à nous pencher sur la notre, sur ce qui émane de notre enfance et qui a fait de nous les adultes que nous sommes. D'une façon plus personnelle, elle nous amène à réfléchir sur notre rapport à l'écriture, à la lecture, et force est de constater que nous ne sommes pas (encore) arrivés là où nous devrions être. Si écrire des histoires est l'un de nos moteurs, notre vie professionnelle, notre entourage, nos responsabilités, nous contraignent à vivre à côté de nos rêves.

Son recueil de textes, de récits, porte dès lors bien son nom : le paysage perdu est celui de notre mémoire incomplète, autant que ce rivage sur lequel nous rêvons d'échouer un jour, celui de nos rêves encore accessibles. Cette Auteure est décidément captivante, capable de tous les styles (la preuve avec deux de ces derniers ouvrages, chroniqués par nos soins
ici et ) avec la même classe, la même puissance et, ce n'est pas le moindre de ces qualités, avec une honnêteté désarmante.

Car si
Joyce Carol Oates est si fascinante, c'est parce que, même si elle enjolive sa vie de la plus belle des manières, elle le fait sans mentir. Et nous, nous aimons à penser que notre vie, elle aussi, est aussi fantastique que la sienne. Elle doit probablement l'être car, comme elle le dit, sa vie n'est pas exceptionnelle.

Ce que nous sommes, forcément, tentés de remettre en question à la lecture de ces pages.

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