L'ECART Amy Liptrot

15 Sep 2018

 

" Sous les pales vrombissantes de l'hélicoptère, une jeune femme en chaise roulante serre son nouveau né dans les bras, son premier enfant, tandis qu'un infirmier la conduit vers un homme également en fauteuil roulant entravé dans une camisole de force: cet homme agité c'est mon père, ce bébé sur le tarmac né avec trois semaines d'avance, c'est moi.

 

Je suis née dans les îles Orcades, ces terres dont vous n'avez jamais entendu parler, Westray, Kirkwall, Papa Westray, Fair Isle, qui sont constamment battue par les vents, les flots, quelquepart entre la mer du nord et l'océan atlantique. Mais ça c'était avant, avant de partir à la grande ville, Londres et de succomber à ses charmes.

 

Tous ses charmes, les pires comme les mauvais...

 

 

 

 

 

 

 J'ai dix huit ans, je quitte dans un grand fracas les îles qui mont vu grandir autour de la ferme de mes parents, entre bétail et hivers rugueux, épisodes maniaco-dépressifs de mon père, délires extatiques pour ma mère, je pars en jurant de ne jamais y remettre les pieds. Je suis sure et certaine de pouvoir réussir à Londres, de trouver ma voie enfin et d'étinceler parmi les autres jeunes, qui ont, dans leur besace, autant de projets que moi à réaliser. les petits boulots s’enchaînent, mais rien ne m'inquiète car je sais que nous réussirons tous, nous avons des projets furieux à réaliser tant que nous avons confiance en cet avenir radieux qui se lève chaque matin sur la tamise. Il faut dire qu'en attendant de changer la face du monde, nous ne manquons pas de fêter comme il se doit cette nouvelle vie qui s'offre à nous. Alcool, drogues, sorties en boite de nuit, tout est réuni pour que la fête soit réussie ? Permanente ? Elle l'est !

 

Les années passent, je ne les vois pas défiler, je passe en effet le plus clair de mon temps à boire, à trouver des excuses pour le faire, seule, car les autres ne boivent pas aussi vite que moi, ni autant et c'est à peine si je m'aperçois que je suis détestable et détestée, incontrôlable, menteuse et dangereuse. Pour moi et les autres que je piétine allégrement. Les matins deviennent éprouvants, les réveils et le travail aussi, j'en arrive même à perdre l'amour de ma vie, bien trop occupée que je suis à titiller le goulot de la bouteille, de jour comme de nuit. Plus rien n'y fait: j'en reste bloquée à mon point de départ, qui peut s'apparenter à de la survie, de la débrouillardise, voire de la ringardise mais surement pas à de la réussite. Malgré cela, une nuit, une lueur.

 

Une vie sans alcool, à l'orée de mes trente ans révolus serait-elle possible ?

 

Avant qu'il ne soit trop tard, que j'attente encore plus à ma vie plus qu'il ne le faut, j'entame cette cure de désintoxication en déambulatoire et je m'accroche, comme une forcenée à cet espoir, à ce lambeau de vie, de raison qui est encore le mien. J’enchaîne les minutes, les jours puis les mois d'abstinence, avant de me sentir suffisamment ragaillardie pour retourner sur mes terres. Sur mes pas ?

J'ai besoin de me (re)construire, de me reconnecter avec ce vent, ces terres sauvages, retrouver ces sensations enfouies en moi et comprendre enfin qui je suis, ou comment j'ai pu en arriver là. Si mon père a réussit à dominer ses démons, je dois pouvoir réussir à contrôler mon envie de boire, cette soif inextinguible qui me hante et me poursuit. Alors je fonce, je m'étourdis dans cette nature, pourtant hostile, j'aide mon père à la ferme, tandis que le vent balaye mon visage et que les embruns se jouent de ma blonde chevelure. Un vrai travail arrive, un emploi qui me corresponde enfin, puisque je suis recrutée pour observer cet oiseau de malheur, le roi caille. Il passe son temps à se cacher de moi, de la terre entière et des ornithologues qui ont la plus grande peine à recenser. Je change d’île, je bouge, je cours la nuit, je dévore tout ce qui est en lien avec cet oiseau, comme je dévore de manière plus générale, la vie. Cette nouvelle vie.

 

J'ai en moi ce besoin incoercible de me remplir l'esprit, de m'ouvrir à ce qui m'entoure, de m'y ancrer durablement, même si je sais que j'en abuse encore et encore.  J'ai la chance cependant, de rencontrer des êtres humains sur ces îles qui me permettent d'approfondir mes connaissances, ou tout simplement qui me permettent d'en apprendre chaque jour un peu plus sur moi, de recouvrir ces sensations, ces plaisirs oubliés: la baignade, même froide, la plongée. Je résiste aux intempéries, à l'âpreté de cette vie qui m'enlace et que pour la première fois j'affronte sans artifices. Pourtant, au fond de moi, je sais que je rechuterai, dans un an, dans un jour, dans dix, mais pour l'instant je reste humble, vigilante et j'accepte le combat. Je tiens le cap: j'en dévore chaque instant.

 

Ces pages que vous feuilletez, fragiles et éternelles à la fois, sont à l'image de mon histoire, c'est un peu de ma vie que vous détenez entre vos mains ..."

 

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