LA OU LES EAUX SE MÊLENT Biennale d'art contemporain de Lyon du 18/09 au 05/01/2019

18 Nov 2019

 

  

Impatients d'en découdre avec ce nouveau cadre, les usines Fagor de Lyon, impatients et à la fois circonspects de découvrir l'édition 2019 de la biennale d'art contemporain de Lyon, que nous imaginions volontiers, dévorée par ce lieu d'exposition pantagruélique: 4 halls d'exposition, des milliers de mètres carrés à couvrir, des milliers de mètres cubes à dompter ?

Force nous est de constater que la dimension éminemment industrielle de ce lieu aura su galvaniser l'imagination des artistes, rendant alors à l'homme toute sa dimension poétique, propulsant alors cette cargaison de paradoxes au firmament de ce qu'est la vie, de ses vicissitudes. Malgré les continents et les eaux...

 

 

 

C'est par le "bureau des pleurs" que nous avons décidé de célébrer cette édition 2019, fruit d'un collectif d'artistes où le travail de Carla Adra a su nous toucher, nous interloquer, nous faire sourire. les pieds dans le sable nous avons adoré nous perdre dans les vidéos de cette jeune artiste, de cette conteuse pour qui la narration de tranches de vie remplit l'espace de ces bureaux à l'origine administratifs; elle y déclame des tranches de vie hautes en couleur, parfois satiriques, ou effrayantes, mais aussi drôles à la fois, au travers d'une installation qui reflète à elle seule toute l'empathie de l'artiste. Elle permet alors de dessiner dans ces lieux désormais déshumanisés, les contours d'existences pourtant bien réelles.

 

 

Au sortir de cette salle, nous découvrons un hall 01 gigantesque, de par la superficie, les volumes qui s'offrent à nos yeux pour le coup, ébahis. Toutes les œuvres dispatchées sont gigantesques, sauf peut-être celle de Chantal Thomas, les écrans vidéos sont monstrueux, les sculptures, les installations confèrent au gigantisme, renforcent ce sentiment inhabituel d'être invités à déambuler à l'intérieur d'une forêt d'art figée. Fort heureusement, Fernando Palma Rodriguez réussit le pari insensé, de crée non seulement une œuvre qui s'empare des espaces que lui offre ce hall , mais il réussit à créer du mouvement. S'emparant de systèmes robotiques, d'algorithmes informatiques, il orchestre ainsi autant de chorégraphies, puisque les robes de poupée qui descendent du plafond, jouent entre elles, animent l'espace qui s'offre à elles, juste avant de rejoindre le sol inanimé. Puis à nouveau elles s'élancent vers cette voûte céleste, que l'artiste aime tant, nous signifiant alors que ces enfants d'aujourd'hui seront peut-être les migrants de demain, les nomades, les voyageurs spatio-temporels que ce monde, désormais éclaté, à la portée de toutes et de tous, ne cesse de propulser sur les routes, les océans, les mers. L'univers n'est-il que mouvement perpétuel ?

 

 

Dans ce même ordre d'idée, nous avons adoré la performance de Malin Bulow, installation toute en fluidité en légèreté, animée par des danseurs, qui coincés à l'intérieur de ses grandes membranes qui tombent du toit, telles des cornes d'abondance drapées, se jouent de la gravité. Leurs mouvements lents et épisodiques animent ces boyaux, tiraillant l'étoffe, leurs corps, l'architecture aussi, qui sous leurs contorsions, active ces ondes telluriques qui font battre ces pavillons, comme autant de voiles propulsées aux quatre vents. Les danseurs se confondent alors avec ces installations, ils nous renvoient à l'image de ces corps, de ces êtres humains qui durant des années de dur labeur, ont eux aussi à leur manière, fait vibrer les usines Fagor. Leurs empreintes fantomatiques stigmatisent-elles encore à ce jour, les nôtres ?

 

 

Nous avons terminé la visite de ce hall  par deux installations antinomiques : celle de Simphiwe Ndzube dont l'installation nous a fait grande impression. Des sculptures fantomatiques, sans visages, en transhumance, vers un monde meilleur, moderne et consumériste à la fois , qui appelle bien souvent la traversée d'océans, mais dont la posture énigmatique rappelle étrangement celle des morts vivants, et celle de Rebecca Ackroyd, qui évoque un crash, une ambiance post-mortem du plus belle effet. les corps décharnés, écartelés, dont seuls quelques membres jaunis subsistent, se confondent avec les sièges, dont la texture transparente associée à la couleur orange sanguine, évoque celle d'une peau humaine écornée. Ce squelette fait d'amas de chair et d'acier, à la symbolique éminemment puissante, évoque à sa manière le lien ténu qui existe entre la vie et la mort, c'est la fragilité de nos existences qu'elle idéalise.

 

 

Le hall 02 s'offre à nous, froid et austère tandis qu'isolée dans une petite pièce, l'œuvre salée de Bianca Bondi tient toutes ses promesses. Entre transformations chimiques passées et à venir , la cuisine qu'elle se propose de faire, au sens littéral du terme, enchante nos pupilles et nos papilles. Un fin manteau de sel cristallise les ustensiles, les plats en préparation, créant ainsi une atmosphère unique. La cuisine équipée, pourtant moderne, contraste ainsi avec le passé de l'usine Fagor, et alors que le sel semble tout figer dans cet instant qui n'est pas sans rappeler la fermeture des usines, les procédés chimiques mis en place continuent de travailler, de muter, accélérant alors la transformation inévitable de cette composition. De ce lieu ?

Un peu plus loin, et alors que le froid continue de nous saisir, l'œuvre heureusement haute en couleurs d'Ashley Scheirl & Jakob Knebl nous réchauffe les sens. Le duo de compères prend le parfait contre-pied de ces lieux nous offrant une dégoulinade salvatrice de couleurs, de matières, d'irrévérence, le tout estampillé à la mode des seventies. Kistchissime, stupide, extravagant à souhait, ils ont su habilement  jouer avec les volumes, aménager les fosses d'acier pour en faire un studio cosy que ne renierait pas un artiste de glam rock. Drôle et lumineux. C'est muni d'un grand sourire que nous nous dirigeons vers le hall 03.

 

 

 

Il nous semble alors que nous entrons dans une nouvelle dimension, faite alors de bio-technologies, à la lisière de la science fiction, de la mutation biologique et de cette  folie qui semble inspirer Thomas Feuerstein. L'artiste emplit l'espace qui lui est dédié, d'entités pour le moins iconoclastes, usant du mythe de Prométhée comme un fil d'Ariane, son laboratoire prend vie. Les hélices d'ADN gisent au sol, tandis que dans chaque cuve brassée, des bactéries s'emploient à créer un foie de toutes pièces, des liquides fermentés aux couleurs inquiétantes mais réalistes, s'écoulent dans des tuyaux transparents. Sur la mezzanine, s'étalent des dizaines de panneau de contrôle, vestiges électriques des usines Fagor, qui bizarrement semblent revivre, s'animer à mesure que Prométhée renaît de ses cendres et nous glace les os.

 

Non loin, c'est à dire à l'orée du hall 04, c'est à un autre voyage que nous convie Pannaphan Yodmanee, celui de l'Asie, des arts picturaux traditionnels qu'elle maîtrise à la perfection en s'employant à recouvrir des substrats pour le moins originaux : ainsi les buses de chantier qu'elle décore, sculpte, tronçonne nous invitent à reconsidérer que la matière n'est jamais figée. Ce tonneau de Diogène improvisé n'est que le prétexte à un voyage initiatique qui nous ramène sur les berges  de notre propre destinée. Ainsi courbés, et même si nous ployons, nous avançons, entre modernité, art brut et pensées séculaires, quelque part entre fard et luminosité ?

Nous terminons cette visite par le travail de Yona Lee qui nous offre un nouvel éclairage sur les œuvres en contrebas, tandis que l'artiste tisse cet environnement industriel de centaines de tubes d'acier, à l'instar d'une partition urbaine qu'elle écrit. L'œuvre de Yon Lee semble être une imitation de cet environnement ou au contraire semble magnifier ce que cet environnement possède de mieux à offrir. Nous nous posons alors la question de savoir où commence son installation et où s'arrête-t-elle ?

 

C'est d'ailleurs sur cette idée un peu folle que nous quittons la biennale d'art contemporain de Lyon session 2019: la réussite artistique d'une biennale d'art contemporain repose-telle sur le gigantisme, les volumes, le poids d'une histoire industrielle surannée ? C'est ainsi que nous nous proposons d'y revenir d'ici deux années et d'y trouver peut-être la réponse à cette question...

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